Compagnie Théatre 7
DERNIERS REMORDS AVANT L'OUBLI

de Jean-Luc LAGARCE
 

Les témoignages des spectateurs


Ce serait l'histoire de personnes qui ne sauraient pas faire le deuil d'une relation, ni des idéaux de leur jeunesse. De grands enfants gâtés, en somme. Il y aurait l'Enseignant, à la réserve arrogante de Professeur mais qui n'en serait pas un, qui vivrait dans les murs d'un passé idyllique, vestiges d'un ménage à trois qui semble procéder d'un refus de grandir plutôt que de la volonté d'être ensemble. Il y aurait son Rival, mais pour lequel il aurait des sentiments fraternels. Il y aurait la Femme Forte, celle qu'ils ont aimée, avec son troisième mari qu'ils trouvent un peu trop commun, et leurs filles, qui seraient plus adultes que leurs parents. Il y aurait la Femme Fragile, celle du deuxième amant, qui n'aurait jamais trouvé sa place dans cette petite communauté d'adolescents et qui endosserait le malaise de chacun. Ils seraient réunis pour vendre la maison-symbole de leur passé, mais ils n'y arriveraient pas. Ils utiliseraient des mots qui passeraient leur temps à se préciser, à se redéfinir, à se répéter, comme pour s'assurer que je ne les prendrais pas pour d'autres. Pourtant il ne s'agirait pas de mots compliqués, de mots qui m'entraîneraient dans leur abîme, qui me feraient plonger en moi, mais plutôt du simple, de l'usuel. Alors pourquoi tant insister pour que je ne les comprenne pas à ma manière ? Parce qu'en les ouvrant, je risquerais de les perdre ? Ou peut-être qu'à l'image des personnages, les mots se répéteraient tels quels parce qu'ils ne savent pas grandir.

 
Judith  Lesur   (Passion Théâtre) 
 

Hériter: de quoi? C'est la question qui m'est sans arrêt renvoyée tout le long de la pièce, de même qu'un miroir pourrait sans arrêt me renvoyer mon image pendant des heures... sans autre effet que celui d'avoir l'impression de me rapprocher d'un point aveugle, bien illusoire: le ressassement du même qui mène au mirage de l'autre.
Ainsi de ces "remords": le retour au désert d'une cellule familiale ravaudée, les ratiocinations d'un gars sympathistique (affection courante au cours de ces colloques improvisés sous l'alcôve), incapable de se concilier les oreilles d'un seul de ces sempiternels fossoyeurs du passé... tous ces remords, une fois retirée leur gangue de spéculations atrabilaires, révèlent leur noyau de néant; et ils ont beau exsuder des fonds grillagés constituant le décor, dérisoire dédale de portes tantôt ouvertes tantôt fermées, dans lequel on moisit comme une poignée de cendres dans un cercueil pharaonique, l'oubli vient les envelopper de l'épais brouillard de la vie ordinaire.
Et l'héritage s'amenuise avec la poussée des prétentions individuelles, qui indirectement tentent d'en cerner l'objet. Mais on n'hérite pas de lambeaux de paroles, et moi je n'hérite pas des fragments de ces gestes avortés à peine esquissés: seule subsiste une mosaïque d'impressions confuses extirpées au chaos de l'enfance... point aveugle, décidément, de cette pièce vers lequel tout et tous convergent.
"Au théâtre ce soir": acteurs qui ne veulent pas grandir, surtout pas offusquer la part maudite héritée de la tradition : et c'est touchant, en définitive, quand cet hommage s'écroule de soi-même dans ce monument commémoratif qu'est la représentation. Les applaudissements étaient nourris et prolongés: preuve que l'on a encore besoin d'applaudir la part exilée de soi dans le miroir, faute de l'avoir reconnue et embrassée comme un hôte enfin lavé de ses péchés.

 
Ken  Michel (Passion Théâtre)
 

Décor étrange, fait de claire-voies, bois chaud et lumineux. Noir sur scène. Puis lumière, comme celle du soleil fragmentée à travers des persiennes. Pierre entre, il vient accueillir d'anciens amis. Cloisonnement, séparation, ces limites modulables symbolisent l'intérieur de la maison de campagne qu'ils ont achetée ensemble, et qu'il habite seul maintenant depuis qu'Hélène et Paul l'ont quittée, il y a déjà bien longtemps. Plus de quinze ans ? Aujourd'hui ces deux là, viennent non pas pour une visite, mais pour une négociation : vendre ou réclamer une augmentation du loyer. Hélène est venue accompagnée de son nouveau mari, et d'une de ses filles. Paul est avec sa femme. Pierre est lui, resté célibataire... Malaise lors des présentations. Tensions dès leur arrivée. Cela ressemblerait presque au début à un déjeuner entre amis à la campagne, mais non, pourquoi donc sont-ils venus accompagnés ?
Je ne saurai jamais vraiment ce que ces trois-là ont vécu auparavant, je les transpose je ne sais pourquoi dans le contexte d'un idéal post 68 à l'époque de l'achat de leur maison, sans doute à cause de mon âge qui me rapproche d'eux ? Ils vivaient apparemment ensemble à cette époque, librement, là c'est mon imaginaire qui travaille. Rien ne viendra me confirmer leurs vraies relations ni le véritable attachement qui les a liés auparavant... Je n'ai ni jugement ni censure vis à vis d'eux. Je guette simplement les indices dans ce qui est dit, non dit, par pudeur ou indifférence. A l'évocation de leur passé, de leur ancienne amitié aujourd'hui disparue, je ressens une immense sensation de gâchis, une certaine nostalgie m'atteint aussi. Je la laisse volontairement de côté, je sais que j'y repenserai plus tard. Je ne veux pas me laisser envahir pour le moment par le temps qui passe, par des trop tard, par une certaine culpabilité personnelle. Pourtant je me prends quand même une réplique dans la figure, quand la séparation définitive semble devenir inéluctable, et que la femme de Paul, elle, elle ose dire le mal être de son mari, sa souffrance vis à vis de son ami Pierre. Lorsqu'elle balance un "Ce qui sera terrible pour lui, c'est de ne même pas être prévenu si tu meurs", je pense alors à quelqu'un qui m'est très proche, très malade et dont je n'ai plus pris de nouvelles depuis longtemps. Pourquoi ? J'évacue, plus tard...
Je suis terriblement touchée par ces tensions qui dépassent les dialogues que j'entends, car elles se prolongent avec les autres personnages toujours tous présents, à l'abri de ces paravents cloisons qui n'en sont pas. Ils restent toujours à l'intérieur de ce conflit sous-jacent explosif, tout en étant extérieurs à la scène. Regards chargés, présence pesante des sentiments, les conversations se poursuivent à travers les barreaux - barrières de ce qui semble les séparer. Ces tensions qui ne sortent pas, je les ressens à l'intérieur de moi. Je suis certainement moi dans leur contraire, à dire presque tout, tout de suite, avec trop de spontanéité peut-être et parfois trop de violence. Je leur en veux, à tous de refuser l'affrontement, de ne pas oser le provoquer pour qu'enfin les choses soient dites, sans tricherie, sans mensonges. J'ai envie d'exploser pour eux.
" Au revoir, au revoir "... Oui, c'est ça, "Je suis ravi d'avoir fait votre connaissance ". Quittez-vous, votre passé, vos idéaux, votre amour est vraiment mort aujourd'hui.

 
Sylvie  Pradelle  (Passion Théâtre) 


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